Culture
La carte olfactive de la Route de la soie
La Route de la soie n’est pas une route.
C’est un réseau. Il y a plusieurs routes vers l’ouest : une passe par le corridor de Hexi, par Dunhuang, le long du nord du désert de Taklamakan, en traversant le Pamir ; une passe par la route du Qinghai, à travers le Hoh Xil, jusqu’à Cachemire ; une passe par la mer, de Guangzhou, Quanzhou, Yangzhou, à travers le détroit de Malacca, Ceylan, la mer d’Arabie, jusqu’à Aden et la mer Rouge.
Chaque route transporte des odeurs.
Chang’an est le point de départ. Dans la ville de Chang’an de la dynastie Tang, il y avait un marché occidental dédié, où les marchands occidentaux se rassemblaient, vendant des épices, des pierres précieuses, des tissus. L’odeur du marché occidental était complexe : cannelle et clous de girofle mêlés, poivre et encens mêlés, et un encens d’Afrique — celui-ci plus amer, plus sombre, plus lourd que celui local.
Ce que les marchands occidentaux ont apporté, ce n’étaient pas seulement des épices, c’était l’odeur elle-même.
L’encens vient de la péninsule arabique. C’est la résine sécrétée par les plantes de la famille des oliviers pendant le processus de cicatrisation. Les marchands partaient d’Oman, traversaient le Yémen, traversaient la mer Rouge, atteignaient l’Égypte, puis seulement montaient vers le monde méditerranéen. Un morceau d’encens, du moment où il goutte de l’arbre jusqu’à ce qu’il soit finalement appliqué sur le poignet d’une dame romaine, passait par les mains de six villes, subissait six climats, six restructurations moléculaires dues aux changements de température.
C’est le prix du transport. Ce prix rendait l’encens plus précieux que l’or dans le monde méditerranéen.
La route vers l’est est inverse. Le santal d’aloe vient d’Asie du Sud-Est — Hoi An au Vietnam, Pursat au Cambodge, Sarawak en Malaisie. Le santal d’aloe est l’huile sécrétée par les arbres de la famille Thymelaeaceae pour se défendre après blessure. Un arbre en bonne santé ne produit pas de santal d’aloe, seuls les arbres blessés en produisent. La blessure est la condition préalable du santal d’aloe.
Cette logique est liée au concept central de la culture chinoise des odeurs : la douleur produit la profondeur. Ce qui n’a pas traversé la douleur, son arôme est superficiel. C’est la philosophie fondamentale de la voie des odeurs deslettrés chinois : le bon santal d’aloe a une « lourdeur », cette lourdeur n’est pas physique, c’est la lourdeur du temps.
Quanzhou est le point terminus de la route maritime. Sous les Song, Quanzhou était le plus grand port du monde. Les marchands arabes apportaient encens et myrrhe, et en même temps apportaient le santal d’aloe d’Asie du Sud-Est et le santal d’aloe de Hainan plus loin. Combien le port de Quanzhou était-il complexe ? Les navires venus des Indes et les navires venus du Japon accostaient au même port, ils apportaient des odeurs différentes — les marchands indiens apportaient curcuma et santal, les marchands japonais apportaient kalampo et bois de cœur.
Les odeurs se rencontraient à Quanzhou, puis se séparaient, allant chacun vers l’intérieur des terres.
Ce réseau n’est pas plat. Chaque ville a son propre dépôt d’odeurs : Samarcande a le safran et la rose du désert, les marchands de Samarcande apportent le safran vers l’ouest, le musc de Chine vers l’est. Constantinople a la myrrhe et l’encens, et l’ambre du nord de l’Europe — l’ambre n’est pas une épice, c’est une pierre précieuse, mais l’ambre a une odeur : résine de pin, chaude, avec une saveur légèrement sucrée.
Finalement, le commerce olfactif de la Route de la soie s’est terminé à l’ère des Grandes Découvertes au quinzième siècle. Les Portugais ont découvert la route contournant le cap de Bonne-Espérance, les épices n’avaient plus besoin de traverser ce vieux réseau. Mais les odeurs sont restées.
Chaque ville station a son dépôt d’odeurs. Ces dépôts sont les véritables ruines de la Route de la soie.
*Notes associées : []