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En route · Trail : les feuilles mortes du sentier sont le calendrier

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Les traileurs n’ont pas besoin de courir jusqu’au sommet pour sentir la montagne.

La première odeur qu’ils sentent sur les sentiers de montagne, ce sont les feuilles mortes. L’odeur des feuilles mortes est l’empreinte des saisons.

Les feuilles mortes sur les sentiers de montagne ne sont pas du même arbre. Chêne, érable, tilleul, châtaignier, chaque type de feuille produit différentes moléles olfactives pendant le processus de décomposition. Après décomposition des feuilles de chêne, ce sont des composés tanniques — c’est l’astringent, c’est l’odeur du tanin ; après décomposition des feuilles d’érable, ce sont des composés phénols — c’est le sucré, le sucré fermenté, pas le sucré de fruits frais, c’est le « en train de devenir autre chose ».

Les feuilles mortes de l’année dernière et celles de cette année ont des odeurs différentes.

Les feuilles mortes de l’année dernière ont été décomposées par les micro-organismes, il reste surtout de l’humus — l’humus est la partie la plus stable de la matière organique du sol, c’est le résultat de l’accumulation de feuilles mortes année après année. L’humus sent le « sucré avec histoire », pas le sucré lui-même, c’est le squelette qui reste après que le sucré ait traversé le temps. Les feuilles mortes fraîches ont une saveur plus verte, avec le goût brut de la chlorophylle des feuilles. Les traileurs peuvent distinguer ces deux types de feuilles mortes — pas besoin d’être botanistes, juste courir assez de fois sur le même sentier.

Le corps mémorise la carte olfactive des sentiers.

Les participants de l’UTMB (Ultra-Trail du Mont-Blanc) ont une expression : quand vous arrivez à une certaine selle, vous savez combien de kilomètres il reste. Pas en regardant la montre, en sentant. Le vent de la selle vient d’une certaine direction, portant l’odeur des gravats et de la neige ; dans la forêt de la descente il y a des ruisseaux, de la mousse, du bois trempé. Le corps associe ces signaux olfactifs avec le kilométrage, comme un GPS intégré.

Ce GPS n’est pas né, il est entraîné. L’entraînement est la répétition : courir beaucoup de fois sur le même sentier, sentir les mêmes choses à chaque fois, puis le corps associe l’olfaction et la position. C’est l’association de la fonction de mémoire spatiale de l’hippocampe et du système olfactif — ces deux systèmes sont homologues dans l’évolution, ils partagent certains chemins neuroanatomiques.

Cela explique pourquoi certains traileurs disent « je sens cette montagne et je sais si je vais courir ou pas ».

Certaines montagnes ont des feuilles mortes qui sentent « amical » : humidité suffisante, humus riche,ce qui montre quele sol est sain, l’écosystème complet. Certaines montagnes ont des feuilles mortes qui sentent « tendu » : sec, beaucoup de poussière, pas le sucré de l’humus,ce qui montre quecette forêt a peut-être un problème — manque d’eau, sol acidification, ou la couche forestière a été dégagée.

Les traileurs font la détection écologique par le nez. Ils n’ont pas besoin d’équipements de détection, leur corps est l’équipement de détection.

La conception des chaussures de trail Sense de Salomon est liée à cette expérience olfactive. La conception de la semelle des chaussures Sense n’est pas pour la adhérence, c’est pour « sentir ». Les informations du contact entre la semelle et le sol — dur, mouillé, glissant — sont transmises au cerveau du coureur par la plante des pieds. Ces informations et les informations olfactives constituent ensemble la perception complète du sentier.

Les traileurs sont des gens qui courent avec le nez. La montagne ne se regarde pas, la montagne se sent.

Après la course, il reste l’odeur du sentier sur le corps. La sueur a emmené les moléles olfactives du sentier sur les vêtements, la peau. Cette odeur reste dans les fibres même après lavage, pendant plusieurs jours.

C’est l’odeur d’être sur la route.


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